(contribution à la revue "Hommes Et Commerce" n° 309 – oct/nov. 2005)
Pétrole : enfin!
Le baril à 60 dollars n'a pas que des inconvénients.
Le dernier choc pétrolier à la hausse ayant eu lieu il y a plus d'un quart de siècle, la génération des diplômés post-2000 n'avait pas connu l'énergie chère, devenue un souvenir lointain pour les autres. D'où le risque d'une relative insouciance vis-à-vis de la consommation : sa hausse tendancielle récente sera freinée par le signal prix lancé cet été sur les marchés.
L'observation des dits marchés conduit à s'interroger sur les prévisions économiques du Budget 2006 : quand les ministres tablaient sur un baril proche de 50 dollars, les cours à terme du baril sur le NY Mercantile Exchange où se traitent les contrats les plus liquides sur le pétrole, indiquaient près de 60$ pour 2010 (entre 66 et 68$ pour mars 2006, et au-dessus de 66$ pour Septembre 2006), les cours pour 2010 étant restés obstinément au-dessus de 55$ depuis janvier 2005...
On ne peut donc qu'applaudir la volonté exprimée par le gouvernement de faire plus pour les voitures propres et le solaire, ainsi que d'encourager les économies d'énergie.
Mais du pétrole cher dès aujourd'hui (et pas dans 3, 10 ou 20 ans) on doit surtout tirer les conclusions logiques pour notre pays :
1° que cela va inciter encore davantage à respecter nos engagements pour le Protocole de Kyoto (la cherté pesant sur la consommation et donc sur les émissions) ;
2° que le temps va manquer pour mettre en oeuvre l'option nucléaire favorisée jusqu'à présent (EPR : compter 10 ans d'ici l'inauguration).
En conséquence il faut encourager le gouvernement à concrétiser ses intentions déclarées, notamment en revitalisant la recherche d'efficacité énergétique, que l'on peut mettre en oeuvre sans délai avec un retour rapide sur investissement (dans l'immobilier ancien *, ou les transports : le déficit en pistes cyclables pour déplacements locaux les plus nombreux- est criant...), et en accélérant avec encore plus de vigueur le déploiement des énergies renouvelables devenues incontournables voire (à 60$ le baril) rentables. En parrainant au plus haut niveau (et facilitant des financements à grande échelle) l'INES pour le solaire -l'énergie du record absolu d'altitude pour un aéronef-, en faisant passer le message que l'éolien génère non seulement de l'énergie mais aussi des milliers d'emplois en Allemagne, Danemark et en Espagne où il est activement déployé, en continuant d'encourager les biocarburants, etc. il permettrait de donner l'impulsion manquante à un secteur générateur d'activité économique, doublement porteur d'avenir (Kyoto + cherté énergétique), et bon pour notre balance commerciale (réduction des importations, potentiel d'exportations).
Si nous ne ne consentons pas à racheter aujourd'hui l'électricité renouvelable au même prix que nos voisins européens, au moins incitons vraiment les ménages à consentir la dépense d'équipement en isolation et en renouvelable, via des crédits d'impôt sérieux : 15% ne motive que les inconditionnels, 40% fait effectivement frémir la demande, topons là et passons à 55% (les fondations ont droit à 66%)! Faute de crédits d'impôts suffisants en France, nos capacités -aujourd'hui faibles- de production de panneaux solaires devront (mais sans l'assise domestique de nos voisins allemands et espagnols) se rabattre vers le marché californien lui-même en plein réveil fiscal...
Certains prévisionnistes voient le pétrole à 200$ en 2010 (Simmons), voire plus de 300$ en 2015 (Ixis). Le premier scénario impliquerait des chocs géopolitiques (dans le Golfe) et une transition douloureuse, et sauf fièvre inflationniste le second semble peu crédible car au-delà de la mobilisation des énergies fossiles (dont gasification du charbon) les alternatives existent à bien moindre coût. Notons cependant que les sociétés pétrolières remontent leur seuil de prix pour des projets d'exploration : sans s'attendre à ce qu'il reste durablement au delà de 50$, elles aussi croient néanmoins à un baril plus cher qu'avant.
Alors 60, 80 ou même 100$ : plus vite et longtemps ce niveau somme toute encore supportable -nos PNB sont moins énergivores que celui de la Chine- restera un plancher et non plus un plafond, et plus vite nous déploierons de façon rentable les nouvelles technologies existantes et bénéficierons ainsi des retombées économiques et environnementales liées. Non, vraiment, à 60$ le baril n'est pas à moitié vide, mais plus qu'à moitié plein de promesses d'avenir!
Patrick Hubert (H84), Président Fondateur
FinÆnviro, société de conseils financiers et d'investissements liés à l'environnement
(internet: www.finaenviro.com).