(Valeurs Vertes, Février 2004)
La Chronique de FinÆnviro *
"(Sous le vernis vert) Quatre rapports de Développement durable sous la loupe"
A l'aube de 2004, les entreprises vont préparer leurs rapports annuels 2003, qui seront remis aux actionnaires à l'occasion des assemblées générales souvent tenues en mai. L' analyse d'un échantillon représentatif du millésime 2003, deuxième année de l'application de la loi NRE, ne sera donc pas significative avant la seconde moitié de l'année. Souhaitons toutefois au moins une chose: que l'exercice soit conduit pour 2003 avec plus de rigueur qu'en 2002.
En effet, il est difficile de ne pas faire une lecture cynique des pages "développement durable" des rapports 2002, quand elles existent: entre désinvolture, inconscience, ou habillage, elles n'apportent souvent aux actionnaires qu'une information bien indigente. Sur le plan environnemental notamment, la meilleure raison d'espérer tient en fait dans la marge de progrès que laissent ces rapports, au regard de ce qu'on pourrait en attendre...
Conscients que la nouveauté de l'exercice (la loi n'est cependant pas apparue du jour au lendemain...) a pu sembler un obstacle majeur pour les plus petites des entreprises cotées, examinons les passages consacrés à l'environnement dans les rapports de 4 entreprises du SBF 120: Total, EADS, Atos-Origin, et EuroNext. Disons d'emblée que ces quatre là ne sont vraisemblablement ni bien pires ni fort meilleures que leurs autres consoeurs cotées: simplement leurs cas respectifs sont un peu caricaturaux des défauts les plus flagrants en général.
Pourquoi Total? La première capitalisation de la Bourse de Paris a bien conscience, depuis l'Erika, qu'on l'attend sur le sujet de l'environnement: elle le couvre donc de façon très honorable. Quoique... Bien sûr, on trouve les chiffres détaillés qui font défaut dans tant d'autres rapports (en plus des opportunités photogéniques comme la réintroduction du saumon dans la Loire ou l'étude des massifs coralliens). Coup de chapeau aussi aux réductions substantielles de gaz à effet de serre que le groupe met en place pour extraire, raffiner et acheminer ses produits aux consommateurs: comme d'autres majors pétrolières, Total fait mieux que les objectifs de Kyoto. Mais à côté de cela, sur la forme comme sur le fond des éléments choquent véritablement. Si on gratte un peu le vernis photovoltaïque: sur 16.000 foyers ruraux marocains qui utiliseront des panneaux solaires grâce à Total, "près de 100 foyers étaient déjà équipés" fin 2002, soit... 0,6%. Electrisant, non? Ou, pour aider à "reconvertir" le site d'AZF, on installe une unité de fabrication de panneaux solaires de 5MW à Toulouse, permettant d'équiper "environ 2.500 foyers en Europe"... ou moins de 1% de l'agglomération toulousaine! D'ailleurs à 5MW on peut raisonnablement estimer que l'unité en question sera plus philanthropique que rentable: les concurrents sérieux installent leurs usines par dizaines de MW... Et puis surtout, au-delà de l'habillage, deux questions fondamentales: 1°) si ses propres émissions (par unité) diminuent, celles des clients finaux de Total augmentent avec son volume d'activité, car le groupe n'a pas encore entamé sérieusement la décarbonification de son chiffre d'affaires. 2°) Sauf erreur Total ne publie pas de poste "investissements en énergies renouvelables". Et pour cause: pour "préparer l'avenir énergétique", Total veut "Valoriser les hydrocarbures (champs matures, champs non conventionnels, ressources gazières)", bien avant de "Développer les énergies renouvelables" ou "Explorer de nouvelles technologies"... C'est le réflexe naturel de toutes les organisations que de se concentrer sur ce que l'on sait le "mieux" faire: les rapports d'EdF ou d'Areva insistent sur le nucléaire, Charbonnage de France nous vanterait le charbon, William Cody les diligences et Cro Magon le silex!
Pourquoi EADS? Une résurrection boursière en 2003 (renforcée par la déconfiture actuelle de Boeing) pourrait cacher des risques environnementaux. D'une part le transport étant le segment émetteur de CO2 qui croît le plus rapidement, on parle maintenant de plus en plus sérieusement de taxer le kérosène pour rétablir la "vérité des prix" des problèmes environnementaux que les vols -notamment à bas prix- laissent allègrement dans leur sillage. D'autre part les nuisances sonores sont de plus en plus mal acceptées: les Airbus sont certes moins bruyants, mais il va falloir faire beaucoup mieux à l'avenir. Ces problématiques sont-elles abordées dans le Document de Référence 2002?
En matière d'environnement, EADS estime "que ses activités actuelles sont conformes aux règlementations" et "être actuellement en mesure de se conformer à des normes encore plus strictes". L'augmentation de dépenses liées est évoquée, sans plus de détails. On y apprend aussi que "les unités opérationnelles d'EADS travaillent actuellement sur la mise en application de systèmes de gestion de l'environnement", mais aucun détail ou calendrier n'est fourni. Est-ce suffisant? Les actionnaires, désireux d'apprendre comment un constructeur aéronautique se prépare à un monde pénalisant les énergies fossiles, sont restés sur leur faim.
Pourquoi Atos? La couverture du sujet environnement est tout simplement indigne d'une entreprise dont les 50 plus importants clients comprennent Shell, Total, Exxon, Philips, Peugeot ou Arcelor, sans compter le gratin de la finance européenne qui se targue de porter haut l'étendard du développement durable. Les produits et process maîtrisés par Atos pour le compte de ces clients n'auront-ils donc pas d'impact sur leurs émissions, entre autre? Si une institution financière comme Swiss Re estime que l'activité de chaque employé génère entre 5 et 6 tonnes de Co2 par an, est-ce qu'Atos peut considérer que son activité, tertiaire elle aussi, ne génèrera pas des quantités similaires?
En fait, Atos interprète "conséquences" environnementales de son activité comme "risque lié", et traite donc la question en trois courts paragraphes: "Les services que nous proposons (...) sur des matériels informatiques (...) ne peuvent être, en règle générale, considérés comme à risque pour les collaborateurs ou leur environnement". La consommation d'énergie est "conduite par des impératifs de protection de l'environnement et des mesures de réduction des coûts" (dans cet ordre...) et Atos "encourage également le recyclage". Donc aucun risque perçu, et aucune opportunité décelée. L'absence tant de faits chiffrés que de réflexion stratégique sur ces sujets amène à s'interroger sur la pertinence du modèle de développement de cette société, et sa pérénnité dans le moyen-long terme. Mais à long terme, à défaut d'avoir payé un dividende, bon nombre des stock-options auront pu être exercées...
Pourquoi EuroNext? La place hébergeant toutes les valeurs cotées ne devrait-elle pas donner le meilleur exemple en terme de respect des lois et directives, et la meilleure transparence quant aux lacunes éventuelles et dispositions prises pour y remédier?
Deux lignes couvrent le sujet de l'environnement pour Euronext dans son Document de Référence 2002: "Risques industriels et liés à l’environnement. Néant. " En plus des mêmes questions que celles qu'on peut poser à Atos et nombre de sociétés du secteur tertiaire (en dehors des photocopieuses, n'y a-t-il pas de parkings et de toilettes dans ces bureaux?), on peut se demander notamment où en étaient les réflexions fin 2002 sur les marchés des permis d'émission de CO2: celui de la bourse de Chicago a été inauguré en 2003... alors que les Etats-Unis refusent de signer Kyoto!
Nul doute que dans les rapports d'activité 2003 nous en apprendrons beaucoup plus cette année, de la part de ces sociétés et bien d'autres encore, sur "les conséquences de l'activité (...) sur l'environnement", comme il est prévu par la loi et en bonne intelligence du développement durable. Sinon, quelques actionnaires de l'un ou l'autre des poids lourds ou mi-lourds de la cote, inspirés par les pratiques engagées de certains fonds éthiques anglo-saxons, pourraient être tentés d'obtenir par la voie judiciaire ces informations qui leur sont légalement dues. Ce serait un gaspillage de temps, d'argent et de ressources, incongru au sujet du développement durable...
Prochaine chronique : faites nous vos suggestions!
* Les informations sur les activités de FinÆnviro sont consultables sur le site Internet finaenviro.com. Sauf indication contraire, l'auteur n'a pas au cours des dernières années traité d'opération financière sur les valeurs mentionnées. Patrick Hubert peut être joint au 01 3912 4011, ou par e-mail: contact @finaenviro.com