(Valeurs Vertes, Avril 2004)
La Chronique de FinÆnviro *
"Pharmacie et développement durable: réellement compatibles?"
A l'heure où nous mettons sous presse, les deux premières sociétés françaises du secteur pharmaceutique , Aventis et Sanofi-Synthélabo, sont aux prises sous la forme d'une offre hostile du second sur le premier. Appuyée de diverses interventions de ministres, que faut-il en penser?
On se souviendra que toutes deux sont issues de fusions: Aventis (Rhône-Poulenc & Hoechst) fin 1999, Sanofi-Synthélabo quelques mois auparavant. Elles ont ensuite continué d'évoluer, et avec 8 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2003, Sanofi fait grosso modo 2 fois moins de recettes qu'Aventis.
En revanche, les capitalisations boursières ne les départagent pas aussi nettement: une cinquantaine de milliards d'euros pour Aventis, contre une quarantaine pour Sanofi. Il faut dire que l'une et l'autre ont généré environ 2 milliards d'euros de résultat net en 2003. Sanofi réalisant donc de meilleures marges, son titre s'est mieux tenu en Bourse. Cependant, sur 5 ans et en prenant en compte l'offre hostile, les parcours boursiers ne présentent pas de différence vraiment frappante: surperformant tous les deux le CAC, il est vrai que le titre Aventis a dû attendre l'annonce de l'offre pour rejoindre, en performance, celui de Sanofi. Ce dernier compte d'ailleurs pour une partie non négligeable de la croissance de rentabilité de L'Oréal (actionnaire à près de 20%, avec 26% droits de vote), qui le consolide dans ses comptes. Citons le "Finance d'Entreprise" (le vademecum français des praticiens de la finance, aussi connu comme "le Vernimmen") sur les limites de ce modèle des fusions d'entreprises: "cette mécanique ne fonctionne bien que si l'entreprise se développe par croissance externe et absorbe des sociétés "endormies" de plus en plus grosses, qu'elle réussit à redynamiser". Or, le modèle des sociétés pharmaceutiques "Toujours Plus" n'atteint-il pas ses limites?
Au prisme du développement durable, les deux sociétés sont assez similaires: toutes deux font partie de l'index FTSE4Good, et leurs rapports de Développment Durable (donnant des éléments chiffrés comme requis par la loi NRE) reflètent ce qui s'apparente généralement à de bonnes pratiques - Aventis offrant des informations et un engagement qui apparaissent de meilleure qualité. Ainsi par exemple, l'une et l'autre visent la norme ISO 14000 sur leurs sites. A titre de comparaison, le n°1 mondial du secteur Pfizer (coté au 1er marché parisien) signale simplement être la plus grosse société américaine à avoir signé le "Global Compact" des Nations Unies, et "faire mieux" que les exigences règlementaires en matière d'environnement...
D'où vient alors le malaise diffus que l'on ressent vis-à-vis de ce secteur, concernant le Développement Durable?
D'abord le fait que malgré son intensité capitalistique, le secteur subit la loi des rendements décroissants: entre 1991 et 2001 les dépenses de R&D dans ce domaine aux Etats-Unis sont passées de 9,7 à 30,3 milliards de dollars, mais le nombre de nouvelles molécules approuvées chaque année est passé de 30 à 24.
Ensuite, le fait que les sociétés de pharmacie dépensent beaucoup plus dans les canaux commerciaux (visiteurs médicaux et.) que dans larecherche : le rapport est de 3 pour 1 chez Sanofi. Pas étonnant dans ces conditions que l'on dégage des marges confortables, mais celles-ci vont sûrement être mises sous pression par les systèmes de santé nationaux tous plus ou moins en déficit. De plus la question de la rémunération de la propriété intellectuelle risque de devenir de plus en plus débattue, comme on l'a vu par exemple dans le cas des thérapies anti-SIDA en Afrique du Sud, mais aussi des copies de fichiers musicaux, ou comme l'atteste le succès croissant de Linux face au système Windows de Microsoft. Sans parler de la poussée des médicaments génériques: un des leaders du segment, l'israëlien Teva, réalise par exemple plus de 3 milliards de dollars de chiffre d'affaires et continue de croître rapidement. Les marges sont plus modestes dans le générique, mais l'obsolescence plus faible y pérénnise la rentabilité.
Enfin, les interrogationsque l'on peut avoir sur l'évolution des modes de fourniture des prestations de santé. Sans faire de science fiction, on peut dès aujourd'hui envisager des outils bon marché de diagnostic électronique qui recommanderont à leur utilisateur son hygiène de vie pour la journée, basée sur des analyses quotidiennes par exemple lors de la toilette matinale (urine, température, fond de l'oeil, pouls, etc). On passe alors plus à une médecine préventive que curative, diminuant la demande de médicaments. Par ailleurs, d'après l'OMS, le marché mondial des plantes médicinales, en expansion rapide, représente actuellement plus de US $60 milliards par an et, en Chine, les préparations traditionnelles à base de plantes représentent entre 30 et 50 % de la consommation totale de médicaments (même s'il faut "vérifier l’innocuité et la sécurité d’emploi" des plantes médicinales). Si ces vérifications sont concluantes, ce seraient plus les produits à base de plantes comme ceux d'Arkopharma, par exemple, qui connaîtraient la meilleure croissance.
En conclusion, si Aventis et Sanofi-Synthélabo respectent aujourd'hui le cahier des charges du Développement Durable, il est douteux que le secteur de la pharmacie à forte intensité de recherche et de pression commerciale soit réellement durable sous cette forme. Une fusion supplémentaire ne fera que retarder l'échéance d'une nécessaire révision stratégique, à mener par l'industrie pour redéfinir son rôle. Les égos, qui à ce jour refusent une fusion d'égaux entre les deux protagonistes, sont-ils capables d'une telle révision?
Prochaine chronique : à suivre...
* Les informations sur les activités de FinÆnviro sont consultables sur le site Internet finaenviro.com. Sauf indication contraire, l'auteur n'a pas au cours des dernières années traité d'opération financière sur les valeurs mentionnées. Patrick Hubert peut être joint au 01 3912 4011, ou par e-mail: contact @finaenviro.com