(Valeurs Vertes, Oct. 2004)
La Chronique de FinÆnviro *
Le CO2 , un marché prometteur?
Notre atmosphère contient 78% d'azote (inerte), 21% d'oxygène (vital, notamment pour nous), et 1% d'autres gaz dont le dioxyde de carbone (CO2, indispensable aux plantes). D'une concentration de 280 ppm (parties par million) en 1850, les activités humaines (carburants fossiles, rizières, élevages bovins & ovins...) ont fait passer le CO2 à plus de 370 ppm, ou 0,037% aujourd'hui. Cette augmentation ne représente que 0,01% de l'atmosphère, mais ramenée au seul CO2 il s'agit d'une croissance de 30%. Si vous ajoutez un tiers de duvet à votre couette, vous aurez plus chaud la nuit. Le CO2 remplissant pour l'atmosphère le même rôle que la couette pour nous, son augmentation aboutit à un résultat similaire : sous l'effet de serre, le climat se réchauffe.
Cela n'est pas mauvais en soi (le président russe dit qu'en Sibérie on ne s'en plaindrait pas), mais certaines conséquences envisageables ne sont pas plaisantes : montée du niveau des eaux côtières (gênant à Londres, Amsterdam ou New York, catastrophique au Bengladesh ou aux Maldives), multiplications des épisodes climatiques "atypiques" (inondations, sécheresses, canicules, tempêtes, etc.), nécessité de changer de pratiques agricoles, pertes de biodiversités dues à la disparition de milieux (recul des glaciers, par exemple), arrivée de nuisibles dans des zones jusqu'alors trop froides pour eux, et autres évènements encore imprévisibles.
Fumer, ou brûler des combustibles fossiles, même combat? Au fur et à mesure qu'on a mesuré les dégâts de la cigarette, les attitudes ont changé, la réglementation s'est durcie et on commence à faire payer aux industries du tabac (donc à leurs clients) le coût médical que la consommation de leurs produits génère pour nos sociétés.
Les dégâts causés par le changement climatique sont, eux, seulement en train d'émerger et ne sont que très imparfaitement chiffrés, mais ils montent : rien qu'en Grande Bretagne, le coût -en milliards d'euros- des dommages immobiliers liés au climat (dont inondations et tempêtes) a doublé entre la période 1992-1997 et 1998-2003 et pourrait encore tripler d'ici 2050 d'après l'Association des Assureurs Britanniques. Et les réassureurs (allemands, ou suisses notamment) tirent la sonnette d'alarme depuis plusieurs années sur la facture mondiale croissante liée à l'effet de serre. Coûts importants, effets prévisibles plutôt préoccupants : un consensus existe pour réagir face à la montée du CO2 dans l'air.
Certains (Etats Unis et Australie entre autres) préfèrent envisager de s'adapter à la nouvelle donne climatique, et peut-être combattre la montée du CO2 en utilisant des nouvelles technologies ("charbon propre", stockage du gaz CO2 compressé dans des puits désaffectés, etc.) tout en continuant de consommer autant d'énergie fossile, considérée indissociable du progrès économique.
D'autres, comme pour la cigarette, ont pensé à deux outils : la restriction, et l'argument économique.
La restriction s'inspirait du Protocole de Montréal ratifié en 1989 qui a permis d'éviter que la couche d'ozone au dessus de l'atmosphère (elle nous protège des UV) ne continue de se déteriorer comme elle le faisait sous l'influence du CFC, un gaz utilisé dans les réfrigérateurs et bombes aérosols. Comme on avait trouvé un substitut, l'ensemble des pays du globe a accepté que l'on retire progressivement le CFC.
Encouragés par cet exemple, certains ont proposé un Protocole similaire pour réduire l'émission du CO2 dans l'atmosphère. Ce protocole a été signé en 1997, à Kyoto, après d'âpres négociations. En effet, autant le CFC est limité dans ses usages, autant le CO2 est omniprésent et lié à beaucoup d'activités : chauffage, transport, production d'énergie entre autres.
L'objectif des signataires du Protocole de Kyoto est de réduire de 8%, dans les pays développés, les émissions de CO2 en 2012 par rapport à 1990, année de référence. Un outil à la disposition des signataires s'inspire de l'expérience réussie des droits d'émissions de SO2 aux Etats-Unis : pour réduire ce gaz générateur de pluies acides, les autorités ont proposé que l'ensemble des installations concernées (surtout des centrales électriques et des industriels) disposent d'un quota autorisé global. Chaque année ce quota global diminue, mais les installations gardent leur liberté de manoeuvre individuelle : si une année donnée, une usine investit dans un équipement réduisant ses émissions de SO2 dans une plus grande proportion que le quota global, elle se crée ainsi un "crédit d'émissions", qu'elle peut céder par exemple à une centrale qui ne prévoit pas d'investir avant trois ans. Cette flexibilité a permis une réduction effective des pluies acides aux USA, pour un coût final global qui s'est avéré inférieur aux attentes.
Une condition impérative pour que cet outil soit efficace est la vérification sur place des réductions d'émissions déclarées. Par ailleurs des limitations sont à noter : dans le cas du SO2 un effet pervers a été la concentration des émissions dans des zones autour des installations pour lesquelles l'investissement est plus cher que l'achat de crédits d'émission. En ce qui concerne Kyoto, le périmètre aussi est contesté : ainsi le secteur du transport aérien n'est pas inclus , et des pays comme la Chine (devenu entretemps le second émetteur mondial de CO2) ne seraient pas liés. Mais le principe d'un échange possible de permis d'émission de CO2 est acquis.
En dehors de restrictions obligatoires (limites de vitesses, normes d'isolation etc.) que chaque Etat signataire pourra utiliser souverainement, d'autres outils monnayables permettent une flexibilité accrue pour éliminer le CO2: les principaux sont les puits de carbone (surtout le bois des forêts en croissance) , les Mécanismes de Développement Propre (une entité du Nord favorisant l'énergie renouvelable dans un pays en développement, bénéficie alors d'un crédit d'émission équivalent aux émissions évitées par rapport à un projet à énergie fossile) et l'Implémentation Conjointe (comme la rénovation d'installations hydroélectriques dans les pays de l'Est, permettant de gagner des GWh "propres").
En l'absence des Etats-Unis, c'est la Russie qui peut aujourd'hui permettre d'atteindre la masse critique pour faire appliquer le Protocole de Kyoto. Certains sont convaincus que ce sera fait d'ici décembre, et qu'elle pourra ainsi monnayer les crédits d'émission liés à sa désindustrialisation post-soviétique, et les puits de carbone de vastes forêts boréales. D'autres estiment que, comme les autres pays pétroliers, la Russie n'a pas intérêt à encourager la réduction de consommation d'hydrocarbures qu'implique le Protocole.
Oui, mais : l'opposition de l'OPEP même se lézarde puisque l'Algérie a signé le Protocole en juin (sous réserve de son entrée en vigueur, donc si la Russie ou les Etats-Unis le ratifient): en réduisant les émissions liées aux torchères de ses puits, elle pourrait revendre des tCO2 dans le cadre du MDP. Autre membre de l'OPEP, l'Indonésie suit sur ces traces...
(Dans notre prochaine chronique, nous examinerons le plan de l'UE créant un marché européen des permis d'émission pour 2005, les évolutions récentes sur le marché du CO2, et les futures orientations auxquelles s'attendre)
* Les informations sur les activités de FinÆnviro sont consultables sur le site Internet finaenviro.com.
Patrick Hubert peut être joint au 01 3912 4011, ou par e-mail: contact @finaenviro.com