(Valeurs Vertes, Fév. 2005)
La Chronique de FinÆnviro *
Le CO2 , un marché prometteur? (suite)
Dans notre chronique précédente (VV n° 70), nous avons examiné pourquoi et comment le marché du CO2 pouvait contribuer à lutter contre le changement climatique. Dans le cadre du Protocole de Kyoto, entrant en vigueur en février 2005 suite à la ratification de la Russie, l'ensemble des Etats signataires s'engage à diminuer les émissions de gaz à effet de serre (surtout du CO2). Les substitutions (passer du charbon au gaz naturel), les gains d'efficacité énergétique (notamment dans l'industrie) et la contrainte (comme des normes d'isolation plus sévères) compensent une partie de l'augmentation des émissions liée à l'élévation des niveaux de confort des populations. Mais pour respecter les engagements de Kyoto il faut aller plus loin, et utiliser toutes les flèches du carquois : d'où l'idée de faire appel aussi aux mécanismes de marché et leur proverbiale souplesse.
Après avoir ratifié Kyoto, l'UE s'est dotée d'un tel marché, interne (des passerelles existent avec des marchés externes). C'est le Système Européen d'Echange de Droits d'émission (ou European Trading Scheme, abrégé ETS), prévu dès l'origine pour être appliqué en 2005, que Kyoto soit ratifié ou non : l'Europe entend ainsi montrer la voie au reste du monde... en adaptant à plus grande échelle la recette américaine pour réduire les pluies acides ! On baisse progressivement un plafond d'autorisations (quotas) d'émissions annuelles de CO2 pour l'ensemble des 25 pays de l'UE, plafond applicable aux plus gros émetteurs et consigné dans un registre. Chacun d'entre eux peut ensuite soit appliquer cette baisse de quota chez lui, soit acheter du quota chez un confrère. Avec le Système, les calculs effectués indiquent que l'UE devrait atteindre son objectif de Kyoto pour 3 à 4 milliards d'euros par an, alors que sans cette flexibilité le coût grimperait à 7 milliards.
L'ETS concerne environ 12.000 installations fixes, représentant près de la moitié des émissions de CO2 dans une UE de 450 millions d'habitants. Autrement dit, l'ETS permet d'influencer en moyenne avec une installation l'équivalent des émissions diffuses (transports, chauffage, etc.) de 30 à 40.oo0 européens. Il était logique qu'on commence par demander des efforts à un seul décideur (passant le message à ses salariés et ses clients) avant de s'adresser à 10 ou 20.oo0 chefs de famille, mais notre tour viendra aussi...
Le plafond est déterminé par la somme de Plans Nationaux d'Allocations de Quotas (PNAQ), âprement négociés entre gouvernements et gestionnaires d'installations. En effet, sans trop pénaliser ces derniers, il fallait générer suffisamment de rareté : ce qui est gratuit n'a pas de valeur intrinsèque et des quotas trop généreux n'auraient pas été incitatifs. Les négociations nationales ont parfois traîné et, comme souvent, conduit à une abdication de responsabilité vers "le gendarme de Bruxelles " puisque la Commission a dû refuser bon nombre de premières versions de Plan (dont celle de laFrance), trop laxistes ou ne couvrant pas assez d'installations.
La banque d'affaires JP Morgan a représenté comme suit la place de l'ETS dans les émissions de GES de l'Europe des 15 à fin 2003 : l'électricité et la chaleur (industrielle ou chauffage urbain) représentent la majorité des émissions concernées par le Système. Le lobbying et les chantages à la fermeture étaient donc plus destinés à reculer pour mieux sauter, puisqu'il est difficile d'envisager la délocalisation en Chine d'une centrale électrique alimentant une métropole... mais des secteurs industriels comme l'acier, le ciment ou le papier sont aussi concernés : pour ces pondéreux le coût du transport rentre également dans l'équation.

Quels sont les principaux facteurs influençant les prix du CO2 ? Ils sont de plusieurs ordres :
Institutionnels (les règles du jeu) :
Des quotas trop généreux (laissant une marge importante par rapport à la situation existante) réduisent la demande, et donc font baisser les prix : la tonne de CO2 est ainsi passée de 13 à 6 euros entre début mars et fin avril 2004, quand les débats sur le laxisme des PNAQs ont débuté. En sus d'être un subside déguisé, cette situation est un anesthésiant dangereux : s'il y a moins d'incitation à investir dans la frugalité ou des alternatives pour réduire la dépendance aux énergies fossiles, le réveil sera plus douloureux.
Le cadre de l'ETS fixe des pénalités pour non-réduction de quota: 40 €/t de 2005 à 2008, 100€ ensuite. Clairement, ces niveaux représentent un plafond pour le prix de la tonne.
Internes :
Les opérateurs des installations peuvent moduler leurs stratégies : investissements en maîtrise énergétique, fermetures de site, etc. vont jouer sur les quotas disponibles.
De nouveaux intervenants peuvent influencer l'évolution du marché : la signature de Kyoto par la Russie a raffermi le Protocole et le niveau des échanges : un horizon plus certain a convaincu des opérateurs et fait monter les volumes, mais pas les prix -autour de 9€- car la Russie peut vendre des quotas (c'est l'une des passerelles avec les marchés externes).
Externes :
Comme pour les marchés pétroliers, les variations saisonnières du climat (un hiver rigoureux ou clément) influenceront la demande d'électricité, premier segment du marché, donc les émissions, et donc la demande de quotas.
Au delà de ces oscillations, des évènements climatiques majeurs (ouragans de Floride) renforçant la crédibilité de Kyoto devraient logiquement faire monter les prix.
Les zones d'incertitudes sur les passerelles entre ETS et autres segments du marché CO2 peuvent freiner les volumes échangés.
Une évolution technologique importante (permettant une séquestration bon marché du CO2) aurait un effet inverse. Rien ne laisse présager cela actuellement.
Une récession économique ferait baisser la demande en énergie, aboutissant à un surplus de quotas sur le marché et donc une baisse du prix de la tonne de CO2.
Pour servir ce marché nouveau, plusieurs places d'échange sont annoncées ou déjà constituées : les marchés organisés déjà spécialistes des dérivés climatiques ou de la livraison à terme sont mobilisés, qu'ils soient d'origine américaine, britannique ou européenne continentale. Les annonces ont été nombreuses entre l'été 2004 et le début 2005, mais la levée tardive des incertitudes réglementaires n'a pas facilité la mise en place de systèmes vraiment opérationnels offrant un début de liquidité.
Au cours des prochains mois, l'ETS focalisera donc plus l'attention des courtiers et investisseurs que celle des industriels : même si ceux-ci sont aujourd'hui globalement prêts, ils analyseront probablement la tenue des différentes places de marché, l'effet de la finalisation des 25 PNAQs, et les offres de tous ordres qui leur seront proposées au cours du 1er semestre, avant de prendre part activement aux transactions. Quoi qu'il en soit, nous assistons probablement à l'émergence d'un des premiers marchés à l'échelle mondiale où la devise de référence va devenir l'euro...
(Prochaine chronique : suite et fin - places de marché, prix et volumes constatés dans le cadre de l'ETS ; instruments et accès ; conséquences sur les prix de l'énergie & sur les valeurs cotées impactées ; perspectives pour Kyoto II post-2012)
* Les informations sur les activités de FinÆnviro sont consultables sur le site Internet finaenviro.com.
Patrick Hubert peut être joint au 01 3912 4011, ou par e-mail: contact @finaenviro.com