(Valeurs Vertes, novembre 2006)


La Chronique de FinÆnviro *


Rapport Stern : "God save the climate" ?


Petit retour sur ce document rendu public le 30 octobre, avec un retentissement à la hauteur des milliers de milliards (trillions, 101²) de dollars évoqués pour l'occasion. Certes, le Rapport mentionne bien les "difficultés inévitables de tous ces modèles à extrapoler sur de très longues périodes. Nous enjoignons donc le lecteur à éviter une interprétation à la lettre de ces résultats. Néanmoins nous pensons qu'ils illustrent un point très important : les risques associés à une approche "tendance actuelle sans inflexion" du changement climatique sont très importants". Mais peu de commentateurs sont allés au-delà du dossier de presse : il faut dire que les 575 pages du document prennent un peu de temps à parcourir, et votre serviteur le premier doit confesser n'en avoir que survolé une bonne partie. L'argument central du rapport : pour éviter de perdre de façon définitive à cause de catastrophes climatiques jusqu'à 20% de nos PNB actualisés à l'horizon 2050, consacrons dès à présent environ 1% de nos PNB actualisés (soit 1 trillion de dollars en 2050) à stabiliser nos émissions de gaz à effet de serre.


D'ores et déjà, il apparaît difficile d'ignorer un tel opus, tant les perspectives et les analyses menées sont diverses, complémentaires, et fouillées. Au passage, notons que les réflexions et efforts français en la matière n'atteignent pas le même niveau d'audience internationale : quand il s'agira d'exporter du savoir-faire et des éco-activités liées à l'application du Protocole de Kyoto ou subséquent, c'est un élément de crédibilité qui pourrait nous manquer. Des personnalités du calibre de MM. Camdessus, de Larosière (tous deux ex-FMI) ou Cotis (OCDE) auraient eu une stature internationale similaire, mais les responsables de Bercy n'ont jusqu'à présent pas adopté une attitude aussi pro-active sur le sujet que leurs homologues du Trésor de Sa Majesté, qui a commandité le rapport à un ancien Economiste en Chef de la Banque Mondiale... Quand le document évoque les opportunités que "la City de Londres, en tant que l'un des centres financiers mondiaux, est bien placée" pour exploiter, on ne peut que regretter pour Paris Europlace -elle aussi active sur le marché du CO2- l'absence d'un héraut de stature similaire.


On a là un remarquable panorama des fondements et développements de la science économique contemporaine -notamment appliquée à l'environnement-, et de ses liens avec les sciences physiques d'une part (climatologie, médecine, etc.) et philosophie et éthique d'autre part (valeur d'une vie, valeur de la consommation en fonction du temps, etc.). Sur ces bases, le rapport fait l'examen minutieux des hypothèses (tant pour les scénarii physiques que pour leurs conséquences économiques) des modèles sous-tendant les projections de coût, et de la dispersion des résultats considérés en l'état actuel des connaissances. Il ne cache pas les incertitudes, sur les coûts probables liés au changement climatique (nets de gains envisagés pour certaines situations), sur les montants à investir pour y faire face et éviter de trop grands changements, et enfin sur les gains à attendre en retombées liées à ces investissements.


On spécifie aussi dans le document que la coordination/coopération au niveau planétaire est une condition cruciale pour relever le défi du changement climatique [NdL comme en matière de santé, transparence et gouvernance mondiales doivent s'imposer comme une évidence en la matière]. Cruciale, et urgent : le risque que pose une action tardive est un effet que l'on pourrait paradoxalement (concernant le réchauffement...) qualifier de "boule de neige", où il devient plus difficile (plus coûteux) et plus long de revenir à une situation supportable. Certains passages du Rapport sont plus qu'inquiétants à cet égard.


Toutefois, un des facteurs de succès identifié est la flexibilité : d'une part sur les causes (sources d'émissions, déforestation, etc), d'autre part sur les lieux où on lutte contre ces causes (d'abord là où les progrès seront les plus rapides), et enfin sur les moyens employés (sobriété, nouvelles technologies de production électrique, etc.). On insiste aussi sur l'importance de la fixation d'un prix pour le carbone (via taxation ou marché), et de la mise en place de politiques, technologique et institutionnelle, crédibles qui favorisent l'efficacité énergétique et des comportements différents. Sir Nicholas souligne notamment que les ajustements imminents au système européen d'échange de quotas (ETS) sont une opportunité dans ce contexte. Il suggère aussi que -à l'issue d'une période transitoire- les quotas d'émissions fassent l'objet d'enchères, et non plus d'allocations gratuites.


Par ailleurs, les marchés n'étant pas parfaits, les Etats sont encouragés à jouer un rôle actif dans l'aide à l'innovation, et dans la régulation via les standards de performance. Au fil du document on découvre aussi un inventaire très à jour de l'état de l'art en matière d'initiatives et technologies environnementales, dont bon nombre restent encore, hélas, ignorées du grand public. Enfin, comme le réchauffement climatique est entamé même si on parvient à en limiter l'amplitude, le thème de l'adaptation (pays développés et en développement) n'est pas oublié.


L'une des illustrations les plus intéressantes, figurant d'ailleurs à plusieurs reprises dans le document, argumente que le coût d'évitement d'une tonne supplémentaire (coût marginal) va certes grimper par rapport à la tonne précédente (supposée évitée avant parce cela était plus facile, donc moins cher). Mais le progrès technique concernant l'évitement permettra aussi de faire baisser ce coût marginal, d'où le décalage de la courbe tel que représenté dans le graphique de droite.





Finalement, sachant que nous avons une bonne partie des cartes en main, la teneur du message est donc moins un "God save the climate" fataliste, qu'une exhortation volontariste : "Aide toi, le Ciel t'aidera".


Au demeurant, si la question du coût économique du dérèglement climatique pour "riches" vs. "pauvres" est traitée de façon satisfaisante, celle de l'impact sur les services de type non agricole rendus par l'environnement (maintien de la qualité de l'eau en bassins versants, pollinisation, etc.), ou sur la biodiversité et sa valorisation, n'est pas ressortie à la suite d'une première lecture. A creuser aussi peut-être, la question du taux d'actualisation : compte tenu de l'échelle anticipée du phénomène, le Rapport utilise un taux économique intergénérationnel (entre 3 et 4%). Il serait intéressant de savoir quelle est la sensibilité des modélisations à des taux "de crise" consécutifs à des chocs de type inflationniste, en cas de disettes répétées par exemple.


Au final, le Rapport Stern est une illustration magistrale et intellectuellement puissante d'une intuition bien plus largement partagée même si certains l'oublient parfois : l'économie n'est qu'une représentation, d'une partie des activités humaines, elles-même s'inscrivant dans une partie somme toute modeste de l'environnement planétaire. Dès lors, avancer des raisons "économiques" pour justifier la non-signature du Protocole de Kyoto qui vise à préserver in fine le cadre des activités humaines, c'est afficher une vision de l'économie si réductrice qu'elle en devient risible, absurde ou, Sir Nicholas nous le démontre, dangereuse.


Le Rapport est donc un outil précieux pour les décideurs politiques. Pour autant, il n'est pas un substitut au courage nécessaire afin de faire prévaloir des mesures plus payantes sur le long terme qu'aujourd'hui : comme pour le problème des retraites (dont l'échelle de temps est sensiblement plus courte), le dérèglement climatique demande de la part des décideurs deux attributs essentiels : une vision à projeter, et des tripes pour l'imposer contre l'inertie des égoïsmes. Qui les aura ?



© FinÆnviro 2006



Sauf indication contraire, l'auteur n'a pas (ni directement ni au travers de FinÆnviro) traité d'opération financière sur les valeurs mentionnées au cours des dernières années

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